Est-ce que c'est l'odeur du sang ?


 
« Est-ce que c'est l'odeur du sang ? » — Pourquoi les moustiques piquent plus certaines personnes

Santé & sciences

« Est-ce que c'est l'odeur du sang ? »

Pourquoi certaines personnes se font plus piquer par les moustiques que d'autres — groupe sanguin, odeur corporelle, CO2 et microbiote : ce que dit vraiment la science.

Article de blogue · Environ 10 minutes de lecture

Le scénario est classique et se répète chaque été : un groupe d'amis profite d'une soirée sur une terrasse, et pendant que l'un d'eux se gratte frénétiquement les chevilles au bout d'une demi-heure, son voisin de table termine la soirée sans la moindre trace de piqûre. La légende populaire évoque volontiers « le sang sucré » ou « le sang que les moustiques préfèrent », mais la réalité scientifique est nettement plus complexe et beaucoup plus intéressante. Groupe sanguin, odeur corporelle, dioxyde de carbone, température de la peau, microbiote cutané, grossesse, consommation d'alcool : autant de facteurs qui, mis bout à bout, expliquent pourquoi certaines personnes sont de véritables aimants à moustiques quand d'autres traversent l'été presque épargnées.

Une inégalité bien réelle face aux piqûres

Avant d'entrer dans le détail des mécanismes biologiques, il faut d'abord dissiper un doute : non, l'impression d'être davantage piqué que les autres n'est pas qu'une question de perception. Les chercheurs qui étudient le comportement des moustiques s'accordent sur un point : face à un groupe d'individus exposés dans les mêmes conditions, les insectes ne se répartissent pas de façon aléatoire. Ils ciblent activement certaines personnes plus que d'autres, et cette préférence peut être mesurée en laboratoire, notamment grâce à des tunnels à vent ou des cages d'observation où plusieurs volontaires sont exposés simultanément à des moustiques affamés.

Plusieurs études indépendantes, menées sur des périodes allant des années 1970 jusqu'à des travaux beaucoup plus récents, convergent vers une conclusion similaire : une partie non négligeable de la population, estimée à environ 20 % des individus selon des travaux publiés dans le Journal of Insect Science, serait considérée par les moustiques comme particulièrement attractive, en raison d'une combinaison de facteurs biologiques propres à chacun. À l'inverse, une autre partie de la population semble presque invisible aux yeux — ou plutôt aux antennes — de ces insectes.

~20%de la population jugée particulièrement attractive par les moustiques
50 mdistance à laquelle un moustique peut détecter une cible potentielle
×100écart possible dans la production de composés attractifs entre deux peaux

Le mythe et la réalité du groupe sanguin

C'est sans doute l'explication la plus connue, celle qu'on entend le plus souvent autour d'un barbecue : les moustiques préféreraient certains groupes sanguins à d'autres. Cette idée n'est pas totalement infondée, même si elle mérite d'être nuancée.

Plusieurs recherches, menées notamment en 1974, en 2004 puis en 2011, ont établi un lien entre le groupe sanguin ABO et l'attractivité aux piqûres. D'après ces travaux, les personnes de groupe sanguin O seraient piquées environ deux fois plus souvent que celles de groupe A. Une étude plus récente portant spécifiquement sur le moustique tigre, menée par des chercheurs japonais, a confirmé cette tendance en observant que ce groupe sanguin attirerait jusqu'à 83 % de piqûres en plus par rapport aux autres groupes. Le groupe B occuperait une position intermédiaire, tandis que le groupe A resterait, dans la plupart des études, le moins prisé des moustiques.

Comment expliquer ce phénomène ? Deux pistes principales sont avancées. D'une part, le sang de groupe O contiendrait une quantité plus élevée de certaines protéines dont les femelles moustiques ont besoin pour produire leurs œufs — rappelons que seules les femelles piquent, le sang leur servant de source de protéines pour la reproduction, alors que les mâles se nourrissent uniquement de nectar. D'autre part, environ 80 % des humains sont dits « sécréteurs » : leur groupe sanguin s'exprime non seulement dans leur sang, mais aussi dans leurs sécrétions corporelles, notamment la sueur. Les moustiques seraient capables de détecter ces marqueurs chimiques à la surface de la peau, ce qui leur permettrait d'identifier à distance les profils les plus intéressants.

Il faut toutefois rester prudent : plusieurs entomologistes soulignent que ces études sur le groupe sanguin restent controversées et que leur méthodologie est parfois critiquée. D'autres chercheurs, comme l'entomologiste belge Wim Van Bortel de l'Institut de médecine tropicale, affirment au contraire que le groupe sanguin n'aurait, en l'état actuel des connaissances, aucune influence démontrée sur le taux de piqûres. Le consensus scientifique semble donc être le suivant : le groupe sanguin joue probablement un rôle, mais un rôle parmi beaucoup d'autres, difficile à isoler des multiples variables individuelles qui entrent en jeu. Autrement dit, connaître son groupe sanguin ne permet pas, à lui seul, de prédire si l'on sera la cible privilégiée des moustiques d'un jardin.

« Les personnes concernées paraissaient effectivement être plus ciblées. Il semble donc exister certaines différences. »

L'odeur corporelle, facteur numéro un

Si le groupe sanguin reste débattu, un point fait en revanche l'objet d'un large consensus scientifique : l'odeur de notre peau est sans doute le facteur le plus déterminant dans l'attractivité aux moustiques. Ces insectes disposent d'un système olfactif redoutablement efficace, capable de détecter une cible potentielle jusqu'à environ 50 mètres de distance dans des conditions favorables.

Le composé le plus étudié est l'acide lactique, une substance naturellement présente dans la sueur humaine. Les moustiques y sont particulièrement sensibles et la détectent grâce à un récepteur olfactif spécifique appelé IR8a. Plus une personne transpire, ou plus sa sueur est riche en acide lactique, plus elle devient une cible facile à repérer.

Mais l'acide lactique n'est qu'une pièce du puzzle. Des travaux menés par l'université Rockefeller, publiés dans la revue Cell en 2023, ont mis en évidence le rôle central des acides carboxyliques produits par la peau. Ces composés, largement déterminés par la génétique de chaque individu, constitueraient le facteur décisif à courte portée pour orienter le choix du moustique. Fait frappant : certaines personnes en produiraient jusqu'à cent fois plus que d'autres. Une telle différence explique en grande partie pourquoi deux personnes assises côte à côte, exposées aux mêmes moustiques dans les mêmes conditions, peuvent vivre une soirée radicalement différente.

À cette signature chimique individuelle s'ajoute le rôle du microbiote cutané. Chaque peau humaine héberge une flore bactérienne qui lui est propre, et cette flore influence directement les odeurs corporelles que nous dégageons. Certaines bactéries produisent des composés volatils particulièrement attractifs pour les moustiques, tandis que d'autres profils bactériens semblent au contraire les repousser. Ce microbiote varie d'une personne à l'autre en fonction de la génétique, de l'hygiène, de l'alimentation ou encore de l'environnement, ce qui contribue encore à expliquer les écarts d'attractivité observés au sein d'une même famille ou d'un même groupe d'amis.

Une étude conjointe menée par l'Institut de recherche sur la biologie de l'insecte (IRBI) de Tours et l'université de Montpellier a par ailleurs montré que la quantité d'acide lactique présente sur la peau pouvait varier d'un facteur cinq entre deux individus au repos. Une telle variation à elle seule suffit à expliquer une grande partie des inégalités observées face aux piqûres.

Le dioxyde de carbone, un signal détecté de loin

Avant même de percevoir l'odeur spécifique d'une peau, les moustiques repèrent leurs cibles potentielles grâce au dioxyde de carbone (CO2) que nous expirons en respirant. Ce gaz constitue en réalité le tout premier signal capté par l'insecte, à longue distance, avant que les repères olfactifs plus précis ne prennent le relais à mesure qu'il se rapproche.

Concrètement, plus une personne dégage de CO2, plus elle est susceptible d'attirer l'attention des moustiques de loin. Cela explique pourquoi certains profils sont statistiquement plus exposés que d'autres. Les femmes enceintes, par exemple, ont un métabolisme plus élevé et une fréquence respiratoire accrue, ce qui les conduit à émettre environ 20 % de CO2 en plus que le reste de la population — certaines estimations avancent même un chiffre proche de 21 %. Il n'est donc pas rare qu'elles se plaignent d'être davantage la cible des moustiques pendant leur grossesse, une observation aujourd'hui bien documentée scientifiquement.

De la même façon, les personnes de grande taille, les personnes en surpoids, ainsi que les sportifs ou toute personne pratiquant un effort physique récent, ont tendance à expirer davantage de CO2 et à dégager plus de chaleur corporelle. Cette double exposition — signal thermique et signal gazeux — en fait des cibles de choix, doublement repérables par les moustiques.

La chaleur corporelle, un guide de précision

Une fois à proximité immédiate d'une cible, généralement à moins d'un mètre, le moustique change de stratégie et se fie à un troisième type de signal : la chaleur. La peau humaine émet en effet une signature thermique se situant généralement entre 32 et 35°C, une température nettement supérieure à l'air ambiant lors d'une soirée d'été. Les moustiques disposent de récepteurs thermosensibles extrêmement précis, qui leur permettent de localiser avec une grande exactitude la zone exacte où poser leurs pièces buccales.

Ce mécanisme explique pourquoi certaines zones du corps sont plus fréquemment piquées que d'autres. Les chevilles, les poignets et le cou concentrent une circulation sanguine périphérique importante et dégagent donc davantage de chaleur, ce qui en fait des cibles privilégiées — une réalité que confirment sans peine celles et ceux qui terminent l'été avec des chevilles constellées de piqûres, alors que le reste du corps est resté relativement épargné.

L'alcool, l'effort physique et d'autres facteurs comportementaux

Contrairement au groupe sanguin ou à la génétique, certains facteurs d'attractivité sont directement liés à nos comportements, et donc, dans une certaine mesure, à notre portée. La consommation d'alcool en fait partie : plusieurs études ont montré qu'une seule bière suffisait à augmenter significativement l'attractivité d'une personne aux yeux des moustiques. L'explication tient à deux mécanismes combinés : l'alcool élève légèrement la température de la peau par un phénomène de vasodilatation, et il modifie la composition des composés volatils émis par la peau, la rendant plus détectable.

L'activité physique produit un effet similaire, par un mécanisme différent : l'effort entraîne une production accrue d'acide lactique dans la sueur, ainsi qu'une élévation de la température corporelle et de la fréquence respiratoire — donc du CO2 exhalé. Résultat : les enfants qui courent et jouent dans le jardin, ou les adultes qui pratiquent un sport en extérieur, deviennent temporairement plus attractifs pour les moustiques, l'effet durant généralement une à deux heures après l'effort.

Les vêtements et les cosmétiques jouent également un rôle, quoique plus paradoxal qu'on ne le pense. Les couleurs sombres seraient plus facilement repérées visuellement par les moustiques que les teintes claires comme le blanc, le beige ou le jaune pâle, ce qui invite à privilégier des vêtements clairs lors des soirées estivales. Quant aux parfums et déodorants, leur effet est loin d'être uniforme : certaines fragrances complexes peuvent perturber les insectes et les rendre encore plus agressifs, tandis que certains savons contenant du limonène — un composé pourtant réputé répulsif — peuvent, selon la chimie cutanée propre à chaque individu, paradoxalement augmenter l'attractivité plutôt que la réduire. Ce résultat, mis en avant par des travaux relayés notamment par National Geographic, illustre à quel point les interactions entre produits appliqués sur la peau et microbiote cutané restent complexes et difficiles à généraliser.

Enfin, une légère fièvre pourrait également jouer un rôle : selon l'entomologiste belge Wim Van Bortel, certains indices suggèrent que les personnes présentant une température corporelle légèrement élevée attireraient un peu plus les moustiques que les autres, un phénomène qui reste néanmoins à confirmer plus largement.

Pourquoi certaines piqûres démangent plus que d'autres

Un dernier élément mérite d'être précisé, car il complique encore la perception que l'on peut avoir de sa propre attractivité : toutes les piqûres ne provoquent pas la même réaction cutanée. Lorsqu'un moustique pique, il injecte une petite quantité de salive dans la peau. Cette salive contient des anticoagulants qui fluidifient le sang, une étape indispensable pour que l'insecte puisse se nourrir sans que ses pièces buccales ne se retrouvent bloquées.

C'est en réalité cette salive, et non la piqûre elle-même, qui déclenche la réaction immunitaire responsable des démangeaisons et des rougeurs. Or, tous les individus ne réagissent pas de la même façon à cette salive : certains développent une réaction cutanée intense, marquée par des boutons gonflés et très prurigineux, tandis que d'autres ne présentent presque aucune réaction visible. Ces derniers ont alors l'impression, à tort, de ne jamais se faire piquer, alors qu'ils le sont peut-être tout autant que leurs proches, simplement sans en garder de trace visible. Cette variabilité immunitaire ajoute donc une couche supplémentaire à l'équation, et explique en partie pourquoi le ressenti individuel face aux piqûres de moustiques ne reflète pas toujours la réalité de l'exposition.


Un enjeu qui dépasse la simple gêne estivale

Si le sujet peut prêter à sourire autour d'un barbecue, il revêt en réalité une dimension sanitaire de plus en plus sérieuse en France. Le moustique tigre, en particulier, poursuit une expansion géographique spectaculaire sur le territoire : au 1ᵉʳ janvier 2026, il était déjà implanté dans 83 des 96 départements métropolitains, selon les données de Santé publique France. Cette progression n'est pas anodine, car la femelle moustique tigre est capable de transmettre pas moins de dix-neuf virus différents, parmi lesquels la dengue, le chikungunya et le Zika. L'année 2025 a d'ailleurs marqué un tournant préoccupant, avec 809 cas autochtones de chikungunya recensés en France, soit vingt-six fois plus qu'en 2024, répartis sur pas moins de 81 foyers de transmission locale.

Dans ce contexte, comprendre les facteurs qui influencent l'attractivité aux piqûres ne relève donc plus seulement du confort personnel : il s'agit aussi d'un enjeu de prévention. Savoir que l'on appartient à une catégorie plus exposée — parce que l'on transpire davantage, que l'on est enceinte, que l'on vient de faire du sport, ou que l'on a bu un verre en soirée — peut inciter à renforcer certains réflexes de protection au bon moment plutôt que de façon uniforme et générale.

Peut-on réduire son attractivité ?

Face à ce constat, une question demeure légitime : peut-on réellement agir pour devenir une cible moins intéressante pour les moustiques ? La réponse est nuancée. Certains facteurs, comme le patrimoine génétique, le groupe sanguin ou le profil naturel d'acides carboxyliques de la peau, ne sont tout simplement pas modifiables. Il est donc illusoire d'espérer changer fondamentalement son niveau d'attractivité biologique.

En revanche, d'autres leviers restent à la portée de chacun. Limiter sa consommation d'alcool avant et pendant une soirée en extérieur, en particulier après une session sportive, peut faire une différence mesurable. Porter des vêtements longs et de couleurs claires réduit à la fois la surface de peau exposée et l'attractivité visuelle pour l'insecte. En présence de moustiques tigres, connus pour cibler spécifiquement les pieds et les chevilles, le port de chaussettes fermées est également recommandé. Enfin, éliminer les eaux stagnantes autour de son domicile — coupelles de pots de fleurs, gouttières bouchées, récipients oubliés dans le jardin — reste l'un des gestes les plus efficaces, car il agit non pas sur l'attractivité individuelle mais directement sur la population de moustiques présente à proximité.

Du côté des répulsifs, les résultats scientifiques les plus solides continuent de privilégier les produits à base de DEET, d'icaridine ou de citriodiol, dont l'efficacité a été validée par de nombreuses études indépendantes, plutôt que les solutions dites « naturelles » dont l'effet protecteur reste souvent limité dans le temps et variable selon les individus, comme l'illustre l'exemple des savons au limonène évoqué plus haut.

Ce qu'il faut retenir

En définitive, l'idée d'un « sang sucré » qui expliquerait à lui seul pourquoi certaines personnes sont dévorées par les moustiques relève largement du mythe simplificateur. La réalité scientifique dessine un tableau beaucoup plus riche, où se combinent le groupe sanguin — dont l'influence, réelle mais débattue, reste difficile à isoler —, l'odeur corporelle et le profil chimique de la peau, largement déterminés par la génétique et le microbiote cutané, la quantité de dioxyde de carbone expirée, la chaleur corporelle, ainsi qu'une série de facteurs comportementaux comme la consommation d'alcool, l'effort physique récent ou le choix des vêtements.

Cette combinaison unique à chaque individu explique pourquoi, dans un même jardin, à la même heure, certaines personnes repartent indemnes quand d'autres comptent leurs piqûres jusqu'au bout de l'été. Un phénomène qui, loin d'être une simple curiosité de comptoir, invite chacun à mieux connaître son propre profil de risque pour adapter ses gestes de prévention, dans un contexte où la progression du moustique tigre en France rend cette vigilance plus que jamais d'actualité.

Article de blogue · Sujet : entomologie et santé publique
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